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Frantisek Janula le Bohémien de Paris

Il avait fui la Tchécoslovaquie soviétique en 1967. On redécouvre ce peintre tchèque, qui mène en France une existece discrète.

Dans L’ALLÉE DES LILAS, à Aubervilliers, les enfants qui jouent à cache-cache ignorent qu’au dernier étage de leur immeuble, un appartement est habité depuis 1974 par le peintre Janula, son épouse et quatre chats. Ils ne connaissent pas l’homme au cigare qu’ils croisent chaque matin, lorsqu’ils vont à l’école et que lui se rend à son atelier, situé à quelques dizaines de mètres de là : dans un grenier, au-dessus d’un restaurant portugais dont le propriétaire loue aussi deux caves à l’artiste, afin qu’il entrepose cinquante ans d’activité. Discrétion, simplicité : cela convient à Janula, sa conception du confort est exclusivement et définitivement spirituelle. Arrivé en 1967 à Paris, muni d’un visa valable une semaine-destiné à lui permettre de visiter la rétrospective Picasso-, il reste en France. Les premiers temps, il dort sous les ponts ou dans des hôtels miteux. Il loge ensuite dans des chambres de bonne, vivant de petits boulots dans le bâtiment et peignant des aquarelles sur ses genoux. «Le Paris d’alors était très humain», se souvient l’artiste. «J’allais dessiner le marché des Halles et les prostituées de la rue Saint-Denis.» Vivre à la dure? Aucun problème! Il en allait déjà ainsi à Prague, où, faute d’être inscrit au Parti communiste, il ne bénéficiait d’aucune faveur, en dépit du succès précoce dans le milieu intellectuel de sa peinture figurative et expressionniste. Tandis qu’il exposait au théâtre de la Balustrade – invité par une jeune auteur prometteur nommé Vaclav Havel -, Janula gagnait sa vie quelques mois par an comme mineur de fond. En 1968, effrayé par le totalitarisme mis en place par un gouvernement désormais sous la coupe de Moscou, Janula s’enfuit, avec la complicité de l’attaché culturel de l’ambassade de France à Prague. Avant de partir, il a roulé quelques toiles pour les emporter, mais détruit l’essentiel de ses dessins et de ses peintures, en les brûlant dans la chocolaterie désaffectée qui lui servait d’atelier. «Je préférais le faire moi-même plutôt que la police secrète s’en charge!» À Paris, il a obtenu une bourse pour suivre les cours de Chapelain-Midy aux Beaux-Arts. Déjà formé à l’école des arts décoratifs de Prague, Janula impressionne le vieux maître, qui lui conseille de se passer de ses leçons, n’ayant plus rien à apprendre. Il est vrai qu’à 14 ans. Janula dessinait déjà parfaitement ; il décorait également des objets dans une cristallerie de sa Bohême natale. C’etait en 1946. Il affirmait alors à sa mère, couturière, et à son père, jardinier, qu’il serait «peintre et libre. Ni cage, ni discipline»! Paris? La solitude, surtout! «Je m’étais imaginé que j’allais vivre en bande, à Montmartre ou à Montparnasse, comme dans les récits sur les peintres impressionnistes ou cubistes que j’avais lus, adolescent.» De fait, la langue est difficile, et les artistes, désormais très individuels. «Mais j’étais là où les choses se passaient, là où il fallait être. Comme à Prague à l’epoque gothique et à l’epoque baroque.» Seul le peintre français Gillet lui ouvre en grand les portes de son atelier, où Janula peut imprimer des gravures. La communauté tchèque de la capitale, quant à elle, est réduite. Le vieux peintre Sima est certes chaleureux et sera présent lors du vernissage de la première exposition personnelle parisienne de Janula, en 1968, à la galerie Françoise Besnard. Mais chacun doit se débrouuiller par lui-même. «Beaucoup de peintres de l’Est arrivaient alors à Paris. Peu ont tenu bon, comme Franta ou Theimer. Les autres sont devenus peintres du dimanche, ou sont allés tenter leur chance en Suisse, aux États-Unis, voire en Australie. Cela valait toujours mieux que la Tchécoslovaquie, d‘où les nouvelles qui nous parvenaient étaient désastreuses. Quand ils ne devenaient pas alcooliques ou clochards, les intellectuels se suicidaient ou croupissaient en prison. Les frontières étaient désormais complètement fermées, et certains jeunes s’accrochaient sous des trains pour essayer de s’enfuir.» Mais Janula persiste, s’acharne. «Le travail m’a toujours empêché de perdre la tête, car peindre me permet de m’intégrer dans l’espace.» Il développe une oeuvre symboliste très poétique, constituée de signes en apesanteur, évoquant des mandorles matricielles, des nodules originels, des flux suggérant des évasions et des ascensions. Les tons employés, subtils et translucides, sont ponctués, ici ou là, de traces éclatantes. Onirisme slave, héritier de la géométrie raffinée de Kupka et de Kubista? Janula utilise aussi le collage, à partir de journaux et d’affiches récupérés. Des figures féminines s’imposent alors, partiellement voilées de peinture et rendues ainsi moins consuméristes, plus éternelles. Le jeune homme montre son travail au célébrissime galeriste Paul Facchetti, qui lui organise une exposition personnelle en 1973. L’écrivain surréaliste José Pierre rédige alors le texte du cataloque, dans lequel il célèbre la capacité de l’artiste à inventer «une image jamais vue et plus conforme que les images déjà vues aux exigences souterraines du désir». «Facchetti n’avait peur de rien. Lorsqu’il a montré pour la première fois en France les maîtres de New York, Mortherwell et Polock en particulier, il n’a rien vendu!» Les expositions s’enchaîneront. Plus d’une centaine, à ce jour. Les oeuvres, absentes des salles des ventes, se vendent à des prix modestes. En 1980, Janula expose à la galerie ABCD avec Hartung, Soulages, Vieira Da Silva et les anciens membres du groupe Cobra. Son oeuvre se fait toujours plus aérienne. «Je travaille par élans, en lançant une série d’une vingtaine de tableaux, sur lesquels j’interviens en même temps.» Surgissent de grands formats, parfois peints sur de la moquette, des fenêtres, des panneaux électoraux ou de joyeux assemblages d’objets récupérés, faisant la part belle aux transparences et aux reflets. «Je suis toujours étonné quand les gens m’achètent une telle oeuvre. Car moi, je fais ça pour m’amuser.» Depuis l’année 2000, des expositions se déroulent aussi en République tchèque : après la chute du mur de Berlin (1989) et la révolution de Velours qui lui a succédé, émancipant le pays du joug soviétique, les Tchèques ont redécouvert Janula, notamment grâce à plusieurs films pour la télévision tournés à Aubervilliers. Critiques d’art et galeries du pays natal ont suivi ; les éditeurs aussi, plus récemment, en publiant les poèmes que Janula écrit depuis toujours. «Ils parlent de la peinture et de la vie. Je ne suis pas un écrivain, mais j’ai toujours eu un besoin impérieux d’écrire.» Certains de ces textes ont été mis en scène au théâtre, à Prague, récemment. Pourtant Janula garde la tête froide : «J’ai toujours su qu’il fallait quarante ans de travail au moins, avant qu’un peintre commence à exister.»

Françoise Monnin, Paris, 2008 (la Gazette de l’Hôtel Drouot, N° 44)

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